IV

- Voulez-vous faire une belle promenade?

Les quelques personnes, parents ou amis, à qui je venais d'adresser cette question, un clair matin de juillet, répondirent :

- Nous ne demandons pas mieux.

- Alors, mes enfants, vous allez me suivre aux gorges et à la cascade de Lafouge ; ça vous va-t-il?

- Parbleu, on n'entend parlez que de ça. C'est un joli but d'excursion, d'où l'on revient, paraît-il, enchanté. Allons-y, nous verrons si tout le bien qu'on ne cesse d'en dire est justifié.

Ma proposition ne fut pas acceptée à une unanimité complète. Notre ami Léon, un habitué des trottoirs de Lyon, qui villégiature ici en même temps que nous, fit des difficultés. Il n'est pas touriste, abhorre les déplacements, les existences agitées. La plus longue distance qu'il consente à parcourir est celle qui sépare la place de République de la place Bellecour, et le tramway lui vient-il encore souvent en aide. Il aime à sentir une surface plane, bien bitumée, sous ses semelles ; un grain de sable sous ses pas est un obstacle insurmontable ; un modeste talus à ses yeux est une montagne infranchissable dont la vue seule lui donne le vertige.

On comprendra que dans ces conditions il nous était difficile de décider Léon à nous suivre. Il nous opposa toutes sortes de mauvaises raisons : la chaleur, la poussière, les montées, les descentes, puis ses rhumatismes, son obésité, une écorchure récente qu'il s'était faite au genou, un gros mal de tête, que sais-je encore ?

Nous déployâmes pour combattre ses ap­préhensions, vaincre ses dernières hésitations une éloquence rare.

- Je veux bien aller, avec vous, finit-il par dire, en esquissant une affreuse grimace, mais c'est bien pour vous être agréable.

- Ah! merci, merci, nous écriâmes-nous tous en chœur, ça Léon, c'est bien, on n'est pas plus aimable, c'est bien, très bien.

Nous battîmes des mains pour mieux marquer notre satisfaction.

Et notre ami Léon, rien que pour -nous être agréable, se joignit à nous.

Comme Lafouge était un peu loin, il fut convenu que nous emporterions des vivres et que nous dînerions sur l'herbe.

En route, tout le monde fut gai et quasi-spirituel, on fit des calembours, Léon en fit beaucoup. Il en oubliait son genou, son obésité, ses rhumatismes et marchait avec un agilité dont nous étions jaloux. Mais nous le vîmes bientôt s'affaler sut l'accotement du chemin. Il ne faisait glus de calembours, ne riait plus, il paraissait en proie à une fatigue extrême.

- Voila deux heures que nous marchons, dit il, nous avons fait au moins cent kilomètres je n'en puis plus, je m'arrête… Si c'est ça que vous appelez une partie de plaisir...

- Voyons, Léon, un peu de courage, relevez-vous, nous touchons presque au but, ce n'est pas ici qu'il faut s'arrêter, vous allez prendre un coup de soleil.

- Ça, c'est mon affaire.

Léon ne voulait rien entendre, demeurait inflexible. Que faire? La situation était critique. Ne pouvant rien obtenir par la douceur, nous changeâmes de tactique, c'est par la force que nous triomphâmes de l’incompréhensible entêtement de notre ami.

- Ah! c'est comme cela, vous vous obstinez encore à ne pas vouloir avancer,

monstre, poltron, lâcheur ; eh bien, vous marcherez- malgré vous.

Nous le prîmes par les bras, le levâmes et le poussâmes devant nous.

Il marcha.

- Vous savez, reprit-il ; c'est bien pour vous être agréable.

Nous atteignîmes les gorges de Lafouge. Il nous fallait faire encore trois kilomètres pour arriver à la cascade. Le paysage changeait d'aspect â mesure due nous avancions. Les sites qui s'étageaient sous nos yeux étaient de plus en plus beaux. Ce qu'on nous avait dit de Lafouge était donc bien réel. A côté de nous coulait un ruisseau tapageur, un torrent plutôt. Nous nous extasions, tout en écartant les broussailles et en évitant les cailloux qui obstruaient notre chemin.

Cependant, nous constatâmes que notre caravane n'était plus au complet. Un trou venait d’être fait dans nos rangs. Par qui? Vous l’avez. bien deviné, par le seul qui parmi nous en était capable. Nous nous mîmes aussitôt à crier de toutes nos forces :

- Ohé ! Léon, Ohé ! Léon. L’écho sonore nous renvoyait le bruit de nos voix, mais Léon ne répondait pas. Nous fûmes angoissés. Etait-il tombé dans une crevasse? Avait-il disparu dans le torrent? Avait-il été mordu par un reptile? Nous nous livrions à mille conjectures toutes plus effroyables les unes que les autres sur son sort, et allions prendre nos dispositions pour rechercher son cadavre, lorsque nous vîmes heureusement notre déserteur arriver ; il arrivait clopin clopant, le pauvre, et ne cessait de gémir. Nous relevâmes son courage par un commandement impérieux.

- Marchez devant nous,

- C'est bien pour vous être agréable,

Il marcha, sans avoir l'air de se douter que le paysage qu'il traversait était remarquable. II ne le voyait pas.

Nous continuâmes notre chemin, ne-cessant à chaque pas de témoigner par des oh ou des ah notre surprise ou notre admiration. Ici, était un énorme rocher de forme étrange surplombant le torrent ; là, on apercevait une large fissure, d'où sortaient, curieusement enchevêtrés, des troncs moussus, des plantes bizarres C'était un amalgame de pierres et de végétaux dans lequel l'harmonie ne perdait pas ses droits. Tout cela avait été pétri, serti, superposé, ciselé, avec un art suprême, une habileté inouïe.

- La cascade! la cascade!

Nous regardâmes dans la direction que nous montrait celui d'entre nous qui venait de pousser cette exclamation et nous vîmes, à cinquante mètres tout au plus un ruban blanc descendant des rochers.et allant se perdre dans un fouillis de verdure.

C'était bien là le but vers lequel depuis une heure nous nous dirigions. Nous décidâmes que nous irions jusqu’au pied de la cascade et que là nous ferions taire les exigences nos estomacs.

L'extrémité des gorges de Lafouge est fermée par la cascade et des rochers, en forme d'hémicycle. Le touriste ne peut pas aller plus loin. C'est à cet endroit que le regard est le plus émerveillé. Nous avions commencé par une succession de tableaux ravissants pour finir, comme dans une féerie, par un décor de toute beauté.

Mais une nouvelle inquiétude assombrit nos fronts.

- Où donc est Léon ?

- Hé ! Léon.

Pendant que nous étions hypnotisés par la cascade, Léon nous aurait-il encore une fois échappé ? Non, Léon s'était tranquillement assis derrière un arbre, à une trentaine de mètre de nous, et lisait un journal.

- Hé! Léon.

- Quoi? Qu'est-ce?

- Mais, mon ami, vous êtes inconvenant envers la belle nature ; au lieu de vous prosterner devant elle, de chanter ses louanges, comme nous le faisons en ce moment...

- Je lis 1e journal, c'est mon droit. je me moque de votre belle nature ; ce n'est pas elle qui fera cesser l’imbroglio marocain dans lequel la France se débat en ce moment.

- Alors, vous n'êtes pas à Lafouge avec nous?

- Non, je suis au Maroc.

Léon reprit sa lecture, indifférent à tout ce qui existait ou se passait autour de nous. Quelques jours après cette mémorable excursion, alors que nous pensions retrouver notre ami Léon complètement remis de sa fatigue, nous lui demandâmes ce qu'il pensait de Lafouge :

Il nous répondit, toujours hargneux :

- C'est un trou,un trou, un trou abominable. Si j’y suis allé c'est bien pour vous être agréable.

Nous restâmes convaincus que lorsqu'il serait de retour à Lyon et que sur ses chers trottoirs il rencontrerait un ami, Léon lui ferait le récit de sa promenade à Lafouge, et, à l'exemple de Tartarin, lui dirait qu'il a escaladé des pics, tué des fauves, accompli en un mot, des actes de bravoure, extraordinaires.